Regard sur l'Afrique face aux défis de la militarisation des interventions

Par Amandine GNANGUENON

Durant les trois dernières décennies, nombreux sont les acteurs nationaux et internationaux à s’être impliqués en matière de diplomatie, de défense, de développement et d'aide d'humanitaire en Afrique. Pour autant, à l’image des conflits au Sahel et autour du bassin du Lac Tchad, plusieurs pays restent en proie à des conflits violents ou exposés à un risque d'instabilité régionale. Afin de contrer des menaces sécuritaires transnationales (criminalité, djihadisme, piraterie), les États africains, avec l’appui de leurs partenaires, ont cherché à innover au plan institutionnel.

Souvent considérée comme la premier modèle de coalition ad hoc africaine, la mission de l’Union africaine (UA) en Somalie (AMISOM) est créée en 2007. En 2011, l’Initiative de coopération régionale contre l’armée de résistance du Seigneur est lancée. En 2014, le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad décident de se réunir au sein d’une nouvelle entité, le G5 Sahel, dont la force conjointe est en cours d’opérationnalisation. En 2015, la Force multinationale mixte (FMM) pour lutter contre Boko Haram est composée de quatre pays (Cameroun, Niger, Nigeria et Tchad) appartenant à la Commission du Bassin du Lac Tchad, auxquels s’ajoute le Bénin. Le continent africain s’est finalement transformé en un véritable laboratoire de la coopération régionale, avec une constante : la militarisation des réponses étatiques.

Le choix des États de privilégier l’interventionnisme militaire n’est pas nouveau et n’est pas propre à l’Afrique, comme le démontrent les engagements en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Depuis le 11 septembre 2001, le nombre de troupes déployées pour assurer la stabilité et la sécurité étatique au plan international n’a cessé d’augmenter. Depuis la création de l’Architecture africaine de paix et de sécurité (APSA) en 2002, l’utilisation des moyens militaires est devenue une pratique courante dans la gestion des conflits, au point de révéler certaines contradictions entre les discours et l’action des acteurs engagés.

Vers une multiplication des cadres africains d’intervention militaire
Si les interventions militaires restent l’apanage d’Etats aux ambitions hégémoniques (Nigeria, Afrique du Sud, Ethiopie), nombreux sont les Etats a privilégié la sécurisation de leur sphère d’influence régionale (Tchad au Darfour, Rwanda dans les Kivu). La régionalisation des conflits a finalement contraint la plupart des dirigeants politiques à inscrire leurs actions dans un cadre régional et/ou continental.

Dans les années 1990, la multiplication des cadres de sécurité collective pour faire face à des conflits aux ramifications régionales (Libéria, Rwanda, Somalie), marque une première étape vers une conception militaire de la sécurité. Des organisations à vocation économique, comme la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), ont d’ailleurs élargi leur mandat pour intégrer cette composante militaire. Durant ces trois dernières décennies (1990-2019), le nombre de missions sous mandat africain a augmenté notamment grâce au support des partenaires internationaux. Ainsi, entre autres, la France et les Etats-Unis ont contribué à travers des programmes bilatéraux, quasiment taillés sur mesure, au renforcement des capacités africaines au maintien de la paix. L’Union européenne (UE), via sa Facilité de paix pour l’Afrique a, quant à elle, dépensé 2,7 milliards d’euros depuis 2004 dont environ 80% ont été consacrés au soutien des OSP africaines – au total 14 opérations financées dans 18 pays en 15 ans.

Avec la création de l’APSA, les Etats africains se dotent d’un large éventail d’outils au sein de l’UA, y compris en matière de prévention (Conseil des sages, système d’alerte précoce). Pour autant, le fait que les acteurs se focalisent, entre 2003 et 2013, sur l’opérationnalisation de la Force en attente (FAA) témoigne d’un regain d’intérêt porté au volet militaire. Il s’explique notamment par la volonté de tirer les leçons des échecs de l’Organisation de l’unité africaine et de la Communauté internationale à intervenir pour éviter le génocide au Rwanda. La crise au Mali depuis 2012 a, quant à elle, démontré les limites d’une FAA, certifiée sur le papier, mais en décalage avec la complexité de la conflictualité au Sahel.

Lassés de pesanteurs bureaucratiques et politiques, dont ils sont pourtant en partie responsables, les Etats décident d’investir d’autres formes de coopération, les coalitions ad hoc (G5 Sahel, FMM), cadres d’action jugés moins contraignants. Cette tendance ne fait cependant que confirmer l’impression de sur-militarisation des outils de gestion des conflits, sachant que depuis la création de l’UA, plus de 15 opérations africaines ont été menées. Si d’un point de vue comptable, il est possible de considérer que les acteurs africains disposent des capacités suffisantes pour agir, grâce à la mutualisation des coûts et des équipements, les actions militaires restent en décalage avec les enjeux de la sécurité humaine sur le long terme.

Des réponses militaires en décalage avec la réalité des conflits
Comme le rappelle la feuille de route de l’APSA (2016-2020), un défaut de politiques claires en matière de développement, de prévention et de reconstruction post-conflit persiste à l’UA et dans les organisations africaines.
Le choix porté sur les réponses militaires par les Etats est finalement révélateur, entre autres, de trois contradictions fortes qui, si elles ne sont pas prises en compte, risquent d’engendrer des effets contreproductifs à long terme.

Souveraineté vs sécurité humaine
L’importance accordée à la militarisation est en décalage avec un discours qui met l’accent sur le concept de sécurité humaine. Cité pour la première fois en 1994 dans le rapport sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), ce dernier reconnait la nécessité de placer les populations, et non plus les Etats, au centre des préoccupations sécuritaires. Cette nouvelle approche de la sécurité se définit en outre à partir d’une conception large, incluant des composantes politique, économique, sociale, alimentaire, sanitaire et environnementale. En 2004, la déclaration sur la politique africaine commune de défense et de sécurité (PACDS) inclut parmi ses principes et valeurs la relation entre « sécurité, stabilité, sécurité humaine, développement et coopération ». Pour autant, comme en témoigne la manière de gérer certains conflits (Soudan, Mali), l’agenda des chefs d’Etat africains reste dicté par des considérations politiques avec pour priorité la défense de leurs intérêts nationaux et la protection de leur souveraineté. Cette volonté s’exprime notamment par la (ré)affirmation du monopole de la violence de l’Etat, contestée localement, à travers le (re)déploiement de l’armées au niveau national et/ou sa participation à des opérations régionales conjointes (régions du Darfour ou du Liptako Gourma).

Légalité vs légitimité
Le choix de privilégier des réponses militaires met en lumière une deuxième contradiction. La légalité d’une intervention n’en fait pas pour autant une action collective légitime auprès des populations. Comme le démontre la situation en République démocratique du Congo (RDC) ou au Mali, un déploiement militaire peut renforcer la contestation et la méfiance vis-à-vis des acteurs dont le mandat est de construire la paix. Cette légalité internationale trouve un écho peu favorable localement étant donné que nombreux sont les conflits armés à résulter d’une incapacité des institutions étatiques à faire face à des défis structurels récurrents (pauvreté, redistribution des richesses, renforcement des institutions, gouvernance nationale, chômage des jeunes). La légitimité des interventions est d’autant plus fragile que d’autres facteurs agissent comme des catalyseurs de conflits (explosion démographique, crise alimentaire, changement climatique, migrations irrégulières, crime organisé et radicalisation religieuse). Ainsi, la lutte contre les groupes djihadistes en Afrique souligne-t-elle les limites de l’outil militaire pour traiter d’une conflictualité aux ramifications anciennes, alimentée par le rejet de l’autorité étatique et la contestation des pouvoirs traditionnels.

Rentabilité vs cohérence
Comme l’illustre la situation au Sahel, la prolifération des cadres de coopération régionale africains (CEDEAO, G5 Sahel, processus de Nouakchott, etc.) et l'éparpillement des soutiens des partenaires (bilatéraux et multilatéraux) a eu pour effet de complexifier le paysage sécuritaire. Bien que censés assurer de la flexibilité dans la réponse, les bricolages institutionnels ont accentué la concurrence entre les initiatives africaines et encouragé la pratique du "Forum shopping". Dans un environnement politico-institutionnel concurrentiel, la course aux financements, essentiels pour inscrire une action dans la durée, biaise encore trop souvent la relation avec les acteurs engagés dans le renforcement des capacités (humaines, logistiques et techniques). Certes, les effets des interventions militaires sont plus faciles à comptabiliser, et donc à valoriser et rentabiliser, pour des acteurs nationaux et internationaux en quête de visibilité et de crédibilité. Mais dans un contexte où chaque acteur cherche avant tout à faire prévaloir ses intérêts et à imposer son agenda, comme c’est le cas dans la gestion des systèmes de conflits au Sahel, le défaut de politiques cohérentes ne pourra que fragiliser les effets des politiques de sécurité sur le long terme.

Conclusion
En matière de promotion de la paix et de la sécurité, la militarisation des opérations s’est faite au détriment de l’utilisation de moyens de prévention des conflits dont disposent pourtant les acteurs africains. La mise en œuvre des politiques préventives, qui requiert pourtant moins de moyens financiers et techniques que les opérations militaires, a souffert d’un défaut de stratégie claire pour mettre en application des normes politiques reconnues par tous, comme la sécurité humaine.

S’il paraît difficile dans le contexte actuel de renoncer aux opérations militaires, il est nécessaire de redéfinir leur articulation avec les mesures de prévention (médiation, alerte précoce, diplomatie préventive, etc.) au risque de créer des effets contreproductifs sur le long terme. Tout d’abord, les interventions militaires d’urgence apportées aux crises sapent progressivement le terreau social et politique dans lequel la prévention peut puiser pour reconstruire une cohésion sociale. Surtout, elles n’apportent pas de solution adaptée aux problèmes de gouvernance, à savoir la nécessité de répondre aux attentes en matière de justice, de redistribution des ressources et de protection des populations. Dans ce contexte, privilégier les instruments militaires et techniques ne peut que donner l’impression que les opérations militaires sont un « cache-misère » d’institutions étatiques qui peinent se réformer, voire que les dirigeants politiques préfèrent le statu quo aussi violent soit-il.

CONTRIB GNANGUENON

Amandine GNANGUENON est chercheuse rattachée au Centre Michel de l’Hospital.

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