Initiatives communautaires et citoyennes et médiation au centre du Mali

Par Adam THIAM

  • LE CONTEXTE

Depuis 2015, le Centre du Mali subit une insécurité récurrente. Celle-ci se manifeste par une érosion rapide et sans précédent de la paix sociale, par une perte de confiance des populations en l’Etat, par une détérioration marquée des conditions de production (élevage, agriculture, pêche) et par un rejet du système éducatif laïc qui se traduit par la fermeture de plusieurs centaines d’écoles.

A défaut de statistiques précises, il est admis que cette crise a coûté la vie à plusieurs centaines de vie, voire plus du millier en cinq ans, (plus de 600 morts en 2019 selon la Minusma), provoqué le déplacement de 70 000 personnes (source Ocha juillet 2019), détruit des dizaines de villages et hypothéqué l’économie locale en entravant les travaux agricoles et les transhumances.

Partie d’abord de la Région de Mopti qui reste son foyer le plus préoccupant, cette crise a atteint une dizaine de communes des Régions de Ségou et de Koulikoro.

En près d’une centaine d’attaques en 2019 dont celles particulièrement meurtrières des localités peul d’Ogossagou, dogon de Sobane Da et du camp militaire malien de Bullikessi, l’insécurité au Centre du Mali est dûe :

  • aux activités jihadistes de groupes du terroir dont le Katiba Macina de Hamadoun Kouffa, opérant seuls ou en connexion avec la nébuleuse nordiste (Ansardine, Mujao, Aqmi) ;
  • aux revendications identitaires ou politiques (elles-mêmes dues aux frustrations locales et aux diverses instrumentalisations de la crise) ;
  • aux conflits intercommunautaires (avec le risque de moins en moins contenu de clashes ethniques) ;
  • aux actes crapuleux (intensification des vols d’animaux et des braquages) ;

L’absence de l’Etat ou ses réponses déficientes constitue un facteur aggravant de cette crise dont la Région de Mopti est l’épicentre et le foyer le plus brûlant.

1.2. Recours à la médiation 

Concernant le règlement de la question du radicalisme religieux, l’approche militariste continue de prévaloir au sein de l’Etat. Toutefois, s’agissant des conflits intercommunautaires qui opposent schématiquement les ethnies dont les Peulh et les Dogon, on constate que l’Etat manie la carotte (négociations, incitation au dialogue) et le bâton (dans la perspective de faire en sorte qu’il ait le monopole de la violence). Ces tentatives de dialogue, il faut le dire, avaient toujours existé au niveau local de manière informelle et discrète, empruntant au paquet d’expériences permis par les  rébellions successives du Nord malien.

Cette approche du dialogue est fondée sur deux constats :

  • premièrement, que la crise du Centre est en train de manière insidieuse mais sérieuse, d’affecter le tissu social, le vivre ensemble, et la paix sociale.
  • Deuxièmement que les mécanismes existent au sein des communautés dites en conflit et que c’est grâce à ces mécanismes que les ethnies et leurs systèmes de production ont pu cohabiter pendant des siècles.

  1. Accords précaires

Le Centre du Mali est devenu, en cinq ans, un laboratoire d’initiatives, toutes essayant de promouvoir le dialogue. Ces initiatives sont portées surtout par les organisations de la société civile ( ONG humanitaires internationales,  démarches endogènes de leaders d’opinions et le plus souvent une combinaison de ces deux apports).

Ces dialogues portent sur :

  •  les conflits entre producteurs : ceux-ci sont nombreux et peuvent donner l’impression à tort qu’il s’agit de contradictions ethniques dans la mesure où grosso modo les peulh sont éleveurs, les dogons ou bambara sont agriculteurs) :
  • les conflits proprement ethniques qui peuvent être un avatar des conflits de production ;
  • les conflits entre groupes d’auto-défense et groupes radicaux armés.

 Plusieurs dizaines d’accords communautaires ont été ainsi signés, parfois tambour battant mais sans lendemain, puisque les conflits qu’ils étaient censés régler reprendront de plus belle et, cela a été constaté, avec même plus d’intensité qu’auparavant.

Les médiateurs estiment que là où les accords ont le plus de chance d’être respectés, c’est lorsqu’ils se limitent à énumérer les entraves aux systèmes de production et à proposer les garanties contre  la perturbation de ceux-ci. Ces garanties sont généralement :

  • le respect du calendrier agricole et l’éloignement du bétail des champs en période de culture ;
  • le respect des pistes et passages des troupeaux ;
  • les sanctions locales contre les vols de bétail ou le saccage des champs ;
  • la dénonciation des fauteurs de trouble.

Par contre, plus les accords pointent l’intervention de la justice, moins ils ont de chances de réussir, notamment lorsqu’il s’agit de l’identification des auteurs des crimes et délits et leur jugement, le recensement des victimes et leur juste indemnisation ou l’arbitrage entre les espaces agricoles et les couloirs de transhumance.

3.2. Success stories : Djenné, Togueré Koumbé

En 2019, les trois accords intercommunautaires susmentionnés ont été conclus suite à plusieurs démarches discrètes et ils continuent à être respectés.

L’Accord de Djenne entre chasseurs et éleveurs

Cet accord signé en présence du Premier ministre du Mali à Djenné a été négocié pendant plusieurs mois avec la facilitation du Centre pour le Dialogue Humanitaire approchée par les habitants de la zone. Le conflit entre les éleveurs et les chasseurs avait atteint le stade où aucun des groupes ne pouvait mener ses activités productives. Pire, il avait pris l’allure d’un clash ethnique entre Peulhs et Bambaras avec tous les risques d’amalgame et de stigmatisation.

Conclus entre une dizaine de détenteurs de chaque partie, l’accord a permis de rétablir la circulation des biens et des personnes dans le Cercle de Djenné, de même qu’il a permis aux agriculteurs et éleveurs de reprendre leurs activités. A cette date l’accalmie constatée depuis juillet 2019 se poursuit.

L’accord de Toguere Koumbe

Les groupes djihadistes tenaient le village de Toguere Koumbe depuis 2018. L'embargo se manifestait par l'impossibilité pour les habitants de Toguere  (essentiellement agriculteurs et agro pêcheurs) d'accéder à leurs champs généralement situés hors du village. Les villageois ne pouvaient se rendre dans les marchés forains alentour et le marché de Toguere ne pouvait être ravitaillé.

Le dénouement de la crise de Toguere doit beaucoup à l'implication du mouvement Faso Dambe, une initiative citoyenne partie de Bamako mais capitalisant sur les leaders d'opinion et autorités morales du Cercle de Ténenkou, avec la facilitation financière du ministère de la Réconciliation

La circulation des biens et des personnes est totalement rétablie à cette date. Faso Dambe se défend d'avoir fait des concessions aux djihadistes à part la promesse de ramener les familles peulh chassées.

  1. CONCLUSION : CONDITIONS D’UNE BONNE MEDIATION

La toute première leçon dégagée des nombreux pourparlers est qu’ouvrir les canaux de dialogue pour les crises intercommunautaires paraît bien plus aisé et attendu que dans le cas d’une possible médiation impliquant l’Etat et les groupes radicaux.

Ensuite, la décision du dialogue doit être discutée et convenue avec l’Etat, cela après une appréciation exhaustive de la chaîne des intervenants ainsi que la volonté et de la capacité de dialoguer des acteurs.  Les étapes ultérieures doivent porter sur la mise en confiance. Le facilitateur ou médiateur savoir faire preuve d’ impartialité, d’équité, de transparence et de discrétion.

D’autres détails, la pratique des négociations au Centre du Mali le confirme, sont cruciaux, notamment là où doivent se tenir les premiers pourparlers, l’écoute et l’analyse des griefs,  quelles sont les lignes rouges pour chacune des parties au conflit, comment identifier et contourner les « gâteurs » potentiels et comment être le plus inclusif possible.

CONTRIB THIAM

Adam THIAM est sociologue, éditorialiste du journal malien Le Républicain.

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