Sécurité collective : quelles implications pour les FDS africaines ?

Par le Docteur Oswald PADONOU

A l’occasion du dernier sommet du G7 à Biarritz, Angela Merkel et Emmanuel Macron ont fait état de « l’extension de la menace terroriste au Sahel ». Un doux euphémisme car ce n’est pas seulement la menace, l’intention hostile ou le projet de nuire des groupes terroristes qui s’étend mais bien leur implantation géographique, leur insertion dans la société, l’ampleur de leurs attaques et le recul de l’État et de ses institutions dans cette région de l’Afrique. Lors de cette réunion, les dirigeants de 7 pays parmi les plus riches de la planète ont donc évoqué l’avenir du G5 Sahel qui rassemble, cette fois, 5 pays parmi les plus pauvres de la planète. Ils y ont lancé un énième pacte sur la sécurité au Sahel en souhaitant que le « périmètre de sécurité » soit redéfini dans la région et que les pays du golfe de Guinée notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Ghana soient associés à ce groupe, qui deviendrait peut-être un G8 ou un G5+3.

Cette perspective pose au moins un double questionnement. Le premier est relatif à l’initiative de cet élargissement et le second à ses implications sur les mécanismes de sécurité collective de la région et de façon implicite sur l’action des forces armées et de sécurité publique des pays concernés. En effet, il faut d’abord saluer la mobilisation de l’Allemagne, de la France et d’autres partenaires internationaux pour enrayer la spirale de la violence au Sahel. Il importe ensuite de relever tout de même le défaut de maîtrise de leur agenda sécuritaire voire stratégique par les pays membres du G5 Sahel ainsi que par leurs voisins du Sud qui auraient dû se rendre à l’évidence, par eux-mêmes, que ce cadre de coopération a atteint ses limites et méritait d’évoluer.

Quand, en février 2014, la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad créaient ce cadre de coopération intergouvernementale sur les questions de sécurité et de développement impulsé par la France après l’opération Serval,  plusieurs acteurs avaient salué cette capacité des États africains à transcender leurs appartenances respectives aux Communautés Économiques Régionales (CER) telles que reconnues par l’Union Africaine, pour constituer une coalition ad hoc et faire face à un péril immédiat.

Ainsi, bien que la Mauritanie soit membre de l’Union du Maghreb  Arabe (UMA), le Tchad de la Communauté Économique des États d’Afrique Centrale (CEEAC), le Mali, le Burkina Faso et le Niger de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest( CEDEAO), ces cinq États avaient su faire preuve de flexibilité et d’adaptation au caractère transsaharien de la menace djihadiste en unissant peu ou prou leurs forces. Cependant, au regard des résultats très mitigés de ce cadre de coopération qui se traduisent par la généralisation de l’insécurité et de la violence dans la région, il est impérieux de repenser l’architecture institutionnelle qui porte la riposte des États à l’avancée des groupes criminels. Repenser cette architecture, c’est donc sortir des logiques du provisoire, de l’immédiateté, des opérations  ad hoc et de la recherche effrénée de financements extérieurs qui font dire à juste titre à de nombreux observateurs que « la lutte anti-terroriste est une rente » au Sahel qui profite à la fois aux Africains et aux ressortissants des pays pourvoyeurs d’ « aide ».

En ce qui concerne les implications de l’élargissement souhaité du G5 Sahel sur les mécanismes de sécurité collective de la région, il va de soi que, tel qu’envisagé, l’élargissement ne pourra que marginaliser et fragiliser la CEDEAO - organisation africaine la plus active dans la région et celle qui dispose de mécanismes éprouvés de régulation de la sécurité.

Partant du postulat qu’aucun cadre ad hoc ne peut enrayer structurellement l’insécurité dans ses causes et ses manifestations, le seul élargissement des pays membres de l’Organisation n’apportera pas une réponse plus appropriée aux défis sécuritaires, en tout cas, pas au plan opérationnel.

C’est pourquoi la primauté de la sécurité collective - qui se traduit par l’engagement exprimé par les États de se sentir liés par un destin commun et donc de bâtir un cadre solidaire de prévention et de gestion de l’(in)sécurité -, devrait favoriser la (re) mobilisation de la CEDEAO (tant au niveau de ses États membres que de la Commission) pour un retour effectif à la paix et à la stabilité en Afrique de l’Ouest.

Ce repositionnement de la CEDEAO ne devrait pas s’affranchir pour autant des efforts des autres partenaires bilatéraux et multilatéraux dont les actions gagneraient à être davantage coordonnées.

Par ailleurs, les défis du multilatéralisme sécuritaire en Afrique doivent être appréhendés  à la fois du point de vue de l’élaboration et de la mise en œuvre d’une architecture de sécurité collective sur le temps long, mais aussi de la constitution d’alliances défensives pérennes ou circonstancielles dont les moyens rapidement mobilisables seraient à même d’assurer des fonctions de dissuasion et de riposte efficaces face aux velléités des groupes armés, qu’ils soient simplement criminels ou terroristes.

Au-delà de l’insécurité liée à la disponibilité d’un grand nombre d’armes à feu et de matériels de guerre auprès des groupes criminels et des populations civiles en Afrique de l’Ouest, les difficultés économiques et sociales créées par la marginalisation de populations entières privées de service sociaux de base favorisent le recours à la violence et, par ricochet, l’expansion de ce que les spécialistes appellent maintenant  «l’extrémisme violent ».

Dans ce contexte, les Forces de défense et de sécurité des pays de la région et les Forces internationales opérant sur zone ne sont pas toujours vues comme des protectrices et des remparts.

Conscientes de ce déficit de légitimité, elles s’emploient à adopter et à mettre en œuvre des Programmes de Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS) qui sont devenus pour les Armées et les services de police des outils indispensables de maintien ou de reconquête de la performance, à travers l’amélioration de la gouvernance.

Fondées sur des exigences de transparence et de redevabilité, les programmes RSS promeuvent les droits de l’Homme et l’État de droit, non pas dans une démarche verticale d’imposition de normes, mais dans un processus d’appropriation basé sur la confiance des parties prenantes.

La confiance comme essence de toute coopération véritable est donc indispensable à la bonne conduite de la RSS. Elle l’est plus encore quand il s’agit pour les États et les armées de coopérer pour réaliser un objectif commun. A ce titre, l’échange bilatéral d’officiers de liaison de différents pays dans leurs États-majors respectifs peut favoriser cette coopération structurelle nécessaire en dehors du dialogue politique de haut-niveau et des concertations périodiques qu’elles soient bilatérales ou multilatérales.

D’autre part, à l’échelle des organisations d’intégration et de coopération régionales africaines, outre les entraînements et les échanges de stagiaires dans les centres de formation, la constitution d’équipes multinationales de recherche sur des programmes d’armement ou d’acquisition commune d’équipements  spécifiques peut représenter un excellent catalyseur de sécurité collective.

En somme, pour les États africains, les dispositifs de sécurité collective existants et qui mobilisent les Nations Unies, l’Union Africaine et les Communautés régionales présentent des atouts indéniables, jusque-là non exploités ou sous-exploités. L’enjeu pour ces États est bien de parvenir à sortir des sentiers battus, de leurs zones d’(in)confort pour donner un élan nouveau au régionalisme sécuritaire basé sur des capacités nationales avérées.

Au Sahel, les mutations qui s’observent à travers le passage d’un conflit longtemps considéré comme asymétrique à une véritable guerre conventionnelle entre armées nationales fragilisées et groupes armés entreprenants appellent à un véritable changement de paradigme notamment, car les menaces à la paix et à la sécurité progressent essentiellement à partir de considérations  endogènes ; et ce, même si des événements extérieurs comme la chute du Colonel Kadhafi en Libye ont pu dans un passé récent servir de catalyseur à la diffusion de la violence armée.

L’État défaillant et prédateur est désormais le mobile premier de la guerre. Des citoyens des États d’Afrique de l’Ouest prennent les armes contre leurs gouvernements, contre les représentants de l’État et envers d’autres composantes de la société sous le paravent mobilisateur du jihadisme. La solution politique et militaire à ce péril ne peut que provenir des États concernés, - avec, certes, le soutien de leurs alliés - à travers des réformes et des changements en profondeur qui renouvellent le rapport des citoyens à l’État, de même que la délivrance équitable du service public de la sécurité et de la justice.

CONTRIB PADONOU

Le Dr. Oswald PADONOU est Enseignant-Chercheur en science politique / relations  internationales et études de sécurité. Diplômé des Universités françaises Rennes 1 et Paris 1 Panthéon-Sorbonne, de l’École Nationale d'Administration et de Magistrature du Bénin et de la Faculté de droit et science politique de l'Université d'Abomey-Calavi au Bénin, il est l'auteur de plusieurs publications consacrées à la gouvernance politique et aux problématiques sécuritaires en Afrique.
Au Bénin, il a été Chargé de mission du Médiateur de la République et enseigne depuis quelques années à l’École Nationale des Officiers (ENO) et à l'Ecole Nationale Supérieure des Armées (ENSA).
En Côte d'Ivoire, il enseigne à l’Institut Universitaire Jésuite d’Abidjan et au département de science politique de l’Institut Universitaire d’Abidjan (IUA).
Avec la Konrad-Adenauer-Stiftung, il est en charge de la mise en œuvre du Programme sur le secteur de la sécurité en Afrique subsaharienne.
Il est Chevalier de l’Ordre du Mérite de la République de Côte d’Ivoire.

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